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Stella, entre Bucarest et Saint-Denis
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Vanina Vignal
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Stella est Roumaine, elle a 49 ans. Après une vie de travail dans les usines socialistes roumaines, je l’ai rencontrée, et filmée, au "Hanul", un bidonville de la Plaine St-Denis situé sous l’A86, le long des rails du RER D. Avec son mari Tzigane Roumain, elle y a vécu plus de cinq années. Pour survivre, elle mendiait dans le métro parisien, assise en bas des marches de la station Oberkampf. L’hôpital de la Pitié-Salpêtrière fut l’un des rares lieux où elle eut un contact direct avec la société française : elle s’y est fait soigner les dents, préservant par là-même sa dignité, malgré tout.
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Qui est Stella ? Pourquoi est-elle venue en France ? Qu’a-t-elle laissé en Roumanie ? Comment s’est-elle adaptée à la vie dans un bidonville ? Comment a-t-elle pris la décision d'aller mendier ? Quelles sont ses attentes, ses projets... ses rêves ? C’est parce que je me posais ces questions que j’ai décidé d’en faire un film. Un film sur ces personnes invisibles, auprès desquelles nous passons, jour après jour, dans l’indifférence.
Je me suis immergée dans la réalité de Stella et des siens, prenant le temps nécessaire pour être en mesure de la traduire en images sans céder au folklore ou au sensationnel. Un an et demie à la filmer au plus près, en espérant donner une occasion au futur spectateur de se mettre à sa place, un peu.
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Avec Stella, Marcel, Gabi, et tous les autres, j’ai enfin compris un paradoxe de taille : pour une majorité de personnes issues de la classe ouvrière roumaine - jadis portée aux nues et sur-assistée par le régime - le passage brutal à la démocratie fut synonyme d’une chute vertigineuse. Bien malgré elles, ces personnes sont « entrées en démocratie » sans mode d’emploi, sans accompagnement ni explication. Soudainement confrontées au libéralisme politique et économique, elles ont eu le sentiment d’évoluer dans une société qui n’a plus besoin d’elles, ce qui les a amenées, parfois, à regretter la sécurité du régime d’antan.
Avant de rencontrer Stella, je jugeais ces personnes, souvent aperçues à la télévision - elles ne devaient pas avoir beaucoup d’outils intellectuels, on ne pouvait raisonnablement pas regretter une dictature… Après avoir rencontré Stella, je les ai enfin comprises.
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Jusqu’en 1989, Stella passait chaque été ses vacances à la mer noire. Jusqu’en 1989, elle était inscrite dans un système qui la prenait en charge, un système qui prenait tout en charge. Etre un maillon dans un système bancal valait mieux qu’être l’électron libre qu’elle est devenue, perdu dans ce vaste monde sans protections.
Aujourd’hui, après avoir dormi dans son bidonville, je comprends enfin d’où elle parle. Avec Stella j’ai pu approcher ce mythe du mendiant de l'Est, pour mieux le déconstruire.
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Si Stella et Marcel sont arrivés en France c'est d'abord pour des raisons de santé. Ils n’avaient pas les moyens de faire face aux dépenses « parallèles », indispensables si l’on veut espérer être correctement soigné dans le système hospitalier roumain. Grâce à l'Aide Médicale d'Etat française et après trois grosses opérations les médecins ont sauvé la vie de Marcel.
A l’instar de tant d’autres immigrés économiques, Stella s’est alors mise à rêver d’une vie meilleure en France. Seulement, malgré toute l’énergie déployée, ils n’ont jamais obtenu de papiers et ils ont encore moins trouvé du travail, officiel comme au noir : les habitants des bidonvilles font peur, personne ne veut s’y frotter.
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Lorsque j’ai fait sa connaissance, Stella était très déprimée par cette situation qu’elle n’aurait jamais imaginée : « je ne veux plus être la poubelle des français, tout espoir est mort en moi ». Je l’ai finalement accompagnée dans le cheminement intellectuel qui l’a amenée, petit à petit, à prendre la difficile décision du retour au pays.
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Pour accepter cette idée-là, Stella s’est inventé des conditions rêvées de retour : Marcel récupèrerait sa retraite, elle obtiendrait une pension pour raisons médicales (les courants d’air du métro ont eu raison de sa santé, elle a été opérée d’une double hernie discale), et ils vivraient enfin heureux dans le petit deux pièces qu’ils avaient quittés pour une caravane française. Mon film se termine à Braïla, lorsqu’elle retrouve sa réalité, sa famille, son appartement, ses souvenirs.
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Seulement les choses n’ont pas encore radicalement changé en Roumanie et la maigre retraite de Marcel - 40 euros par mois - ne suffit toujours pas. Ils ont un toit et sont imbriqués dans un tissu social, certes, mais pas de travail pour Stella, donc toujours pas d’argent pour vivre. Alors, après un an et demie de vie en Roumanie, Stella est revenue en France. Son pays est entré dans l'espace communautaire Européen, et elle s’est mise à rêver de droit au travail. Elle a oublié les années d’humiliation, oublié la dure réalité des bidonvilles, et elle ne pouvait certainement pas imaginer que l'entrée de son pays dans l'Europe ne signifierait pas nécessairement libre circulation des travailleurs - il y a des restrictions, les Polonais en savent quelque chose.
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Stella a cherché ce travail auquel elle avait enfin droit. Elle ne l’a toujours pas trouvé. En attendant… Stella mendie dans le métro Parisien. Après le cheminement intérieur qu’elle a accompli, après la réflexion qu’elle a menée sur son parcours, j’enrage quand je l’imagine assise en bas des marches, de nouveau.
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Depuis que j’évolue dans les bidonvilles, depuis que notre président a fait ses classes comme ministre de l’intérieur, l’hypocrisie est à son comble. L'état français fait rarement face lorsqu’il s’agit d’immigration de personnes non qualifiées. Il est plus simple et confortable d’accueillir les immigrés diplômés. Les gouvernements successifs se contentent d'expulser les Roumains par charters entiers. Aucune aide à l’intégration dans cette France qui manque pourtant de « bras », aucune coopération avec le gouvernement roumain pour tenter de traiter l’origine de cette immigration.
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J’ai vu partir les expulsés et je les ai vus revenir. Alors à quand une politique constructive et surtout imaginative ?
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